
Media & Migration - Relations ambiguës pour débats complexes
Soumis par admin le 16 décembre, 2008 - 15:36.
Reynald BLION
Responsable Media & Diversité
Conseil de l’Europe
Aujourd’hui, les migrations internationales sont devenues un phénomène global. Au cours des 40 dernières années, le nombre total de migrants sur la planète a été multiplié au minimum par quatre ; le nombre des pays d’immigration, d’émigration ou encore de transit a été multiplié par deux. La mobilité internationale est devenue un enjeu socio-économique majeur tant pour les pays industrialisés que pour les pays en développement. Au cœur de cet enjeu se trouvent, d’une part, la nécessité pour les pays européens de répondre à leurs besoins actuels et futurs de population, et ce compte tenu de leurs réalités démographiques, et, d’autre part, la volonté des pays en développement de pouvoir garantir une certaine circulation de main-d’œuvre en direction des pays industrialisés de façon à maintenir, voire renforcer, les transferts, notamment de fonds, de technologies et de savoir-faire, contribuant à la dynamique de leurs économies.
Or, en Europe, l’immigration reste perçue, par certaines franges de l’opinion publique, comme une concurrence déloyale et une menace sécuritaire et/ou économique. Cette perception "négative" des migrations ne pourra être contrebalancée que par une couverture médiatique professionnelle et de qualité prenant en compte l’ensemble des apports et des contributions des migrants aux dynamiques économiques, sociales, culturelles et politiques de nos sociétés contemporaines. En ce sens, les media et leurs professionnels ont un rôle primordial à jouer en direction de l’opinion publique afin de stimuler et garantir un pluralisme de points de vue et d’opinion, seul susceptible d’assurer un réel débat démocratique sur les questions des migrations et de leurs impacts.
Depuis de nombreuses années, les media, dans certains pays européens, ont développé diverses initiatives afin de donner à voir et à entendre "l’autre", celui qui est perçu comme tel, celui qui vient d’ailleurs ; le migrant. Il en est ainsi des émissions dites spécifiques consacrées aux questions relatives à l’immigration et aux personnes issues des migrations que les chaînes publiques de télévision, notamment françaises, ont développées et diffusées jusqu’au début des années 2000. En Grande Bretagne, à partir des années 90, ou en France plus récemment, ont également été mises en place des politiques volontaristes d’accès des personnes issues des migrations, des minorités, aux professions médiatiques ; ces politiques devant contribuer à une représentation plus conforme des diversités constitutives de nos sociétés contemporaines et à une ouverture des contenus tenant compte des transformations nées de l’installation de divers groupes de population au sein de ces mêmes sociétés.
A l’aube des années 90, s’engage, ainsi, le débat sur la représentativité des immigrés et des minorités "visibles" au sein des media. Le tour d’horizon des principales initiatives engagées en France, au Royaume-Uni, voire aux Etats-Unis, montre clairement que la présence et la représentativité des immigrés soulèvent des enjeux complexes qui trouvent leurs origines dans l’histoire de l’immigration propre à chacun de ces pays, dans les modèles d’insertion des populations issues des migrations en vigueur dans les sociétés concernés ou encore dans les modalités de régulation du secteur des communications et de l’audiovisuel choisies par ces différents Etats. Toutefois, quel que soit le pays, cette question reste perçue, pour des raisons politiques, économiques ou encore sociales, comme un enjeu pour le renforcement de la cohésion sociale.
Cependant, force est de reconnaître qu’à ce jour il n’existe que peu d’analyses, pour ne pas dire pas, permettant de cerner l’impact de plus 15 ans d’actions volontaires au sein des media. En effet, les travaux dédiés au champ médiatique, notamment en France, demeurent silencieux sur la production de sens, le discours symbolique et la création d'un imaginaire social par les media concernant les immigrés, les minorités "visibles", plus globalement l'immigration. Même si d’aucuns s’accorde à reconnaître, notamment au Royaume-Uni, que la visibilité des minorités ethniques au sein des media s’est améliorée, il semble persister un degré élevé d’insatisfaction, au sein des minorités, quant à leur représentation à l’écran ; cette insatisfaction étant principalement due à ce que la question de la représentation dépasse le simple fait de voir à l’écran une personne de la même couleur de peau que soi. Les personnes issues des minorités recrutées par les media continuent à ne pas être considérées comme des professionnels. Elles restent, bien souvent, cantonnées par ces mêmes media au rôle de porte-parole des groupes de populations ainsi présentés, représentés à l’antenne.
En ce qui concerne les contenus, il est régulièrement observé que les populations issues des migrations, des minorités sont, encore aujourd’hui, présentées comme une menace pour la sécurité des autres et ce, comme en témoignent, par exemple, la communautarisation du fait divers quand préciser l’origine, même lointaine, de l’auteur d’un acte délictueux reste une pratique journalistique malheureusement fréquente. A la fin des années 90, les media grand public vont, cependant, commencer à montrer des figures de l' "immigré qui a réussi"; figures certes limitées aux seules dimensions du spectacle ou du monde de la performance. Ainsi, ce nouveau mode de traitement journalistique ne parviendra pas à contrebalancer celui, souvent négatif, des flux migratoires, des banlieues, de l'islam... Les recherches scientifiques montrent que le traitement des thèmes relatifs à l'immigration dans les grands media fait encore trop souvent appel au sensationnalisme et continue de penser l'immigration en terme de problème.
Enfin, comment réagit l’opinion publique à une plus grande visibilité à l’écran des personnes issues des migrations, des minorités ? Qu’en pense-t-elle ? Quel impact a une présence plus visible et une expression accrue des minorités sur les dynamiques du vivre ensemble et sur l’acceptation de la question migratoire ? Difficile de répondre, tant les études de réception auprès de l’opinion publique font, aujourd’hui, cruellement défaut en Europe, plus particulièrement en France.
Or, la relation entre media & migration renvoie aux questions plus globales soulevées par les migrations internationales. Sont questionnées les notions de souveraineté (rapport au territoire), de citoyenneté (place et statut des minoritaires), de discrimination (accès à la parole) ou encore de rapports sociaux (générationnels, sexués). Au moment où les questions de diversité révèlent aussi les tensions politiques et culturelles actuelles, tant au niveau national que transnational, l’enjeu de la représentation devient encore plus important. Une représentation équilibrée à l’écran comme dans la presse écrite et une participation adéquate dans la production d’une des institutions culturelles les plus influentes de notre temps – les media – est un enjeu important non seulement pour les media eux-mêmes mais aussi, et surtout, pour un fonctionnement réellement démocratique de la société dans sa globalité.
L’enjeu, aujourd’hui, reste de dépasser la seule question de la visibilité physique, condition nécessaire mais non suffisante à une meilleure représentation des minorités au sein des media. Il est, en effet, urgent de se pencher sur les contenus produits et diffusés sur l’immigration, sur leur impact sur l’opinion publique et sur la place qu’occupent les minorités visibles dans les différentes étapes d’élaboration et de diffusion des productions médiatiques. Mais ces différentes initiatives ne prendront tout leur sens, notamment au regard des questions soulevées par les migrations internationales, que lorsque les media, et la société dans son ensemble, auront rendu visible l’invisible, et invisible le visible. Car tout cela restera vain si en acceptant de voir, la société continue de refuser d’écouter, et surtout d’entendre.
*Reynald BLION
Aujourd’hui, responsable Media & Diversité auprès de la Direction Générale Education, Culture et Patrimoine, Jeunesse et Sport du Conseil de l’Europe, et ce dans le cadre de la campagne Speak out against discrimination, Reynald Blion a été directeur scientifique et éditorial du programme Migrations internationales & media de l’Institut Panos Paris jusqu’en janvier 2008. Il concentre ses centres d’intérêts sur les questions liées aux migrations internationales et à la diversité interculturelle de nos sociétés européennes.
Au cours des dix dernières années, il a développé différents projets européens visant à mettre en lumière les contributions des personnes issues des migrations ou appartenant aux minorités "visibles" aux dynamiques interculturelles et internationales du monde contemporain. Ces programmes s’adressaient prioritairement aux professionnels des media, aux leaders des organisations de la société civile ou encore aux décideurs politiques. Au cours de ces programmes, Reynald Blion a organisé de multiples séminaires, ateliers ou conférences tant au niveau national qu’européen portant sur ces questions.
Il a publié, ou contribué à, différents ouvrages collectifs: MediaDiv – Le répertoire des media des diversités (Paris, Panos/L’Harmattan, juillet 07), Europe des migrations / Europe de développement (Paris, Panos/Karthala, mars 05), Histoires de savoir, migration, mobilité des compétences et développement (Paris, Panos/Karthala, avril 04), Ethnic media and diversity in Europe (in : Georgiou M., Transnational lives and the media, Londres, Routledge, août 07), Parler de l’autre / Parler d’ailleurs. De la visibilité à l’expression des diversités en Europe (in : Rigoni I., Les bannis des media, Paris, Aux lieux d’être, mai 07), Media des diversités en Europe (Agenda interculturel, n°239-240, fév. 06), South of North : European Immigrants’ stakeholdings in Southern Development (in: BRYCESON Deborah & VUORELA Ulla (Eds), The transational family, new European frontiers and global networks, Oxford and New York, Berg, 02)...
Ses principaux travaux sont : Représentation des immigrés au sein des media : bilan des connaissances (Paris, Panos / Fasild, juillet 06), Media & Information, pratiques et réalités de la Diversité (Paris, Panos, avril 06), Immigration management in France – Strategic elements for a common policy on immigration (Bruxelles, Migration Policy Group / Panos, mai 03), Une politique d’asile en question – Le cas français (Bern, Forum suisse pour les Migrations / Panos, octobre 03) ou encore Epargne des migrants et outils financiers adaptés : le cas des maliens et des sénégalais de France (2 vol. , Paris, Ministère de l’Emploi et de la Solidarité, juillet 98).








